Mon ami André
Le vendredi 15 mai à 18 heures, avec élégance et sérénité, André Laliberté a tiré sa révérence. Comme il le disait, il a eu une belle vie, ce qui lui a permis de partir sans regret. Non pas qu’il n’aurait pas aimé faire encore quelques tours de piste avec nous, mais la douleur et les souffrances hypothéquaient sa qualité de vie, et ça, il ne le supportait plus. Il a donc choisi le jour et l’heure pour faire le grand saut, après avoir pris le temps de saluer ses nombreux amis et amies.
La marionnette, c’était l’amour de sa vie. Il l’a rencontrée très jeune et il lui est resté fidèle pendant tout son parcours artistique. Il n’a eu de cesse de lui donner ce qu’il y avait de plus beau. Il lui a créé des spectacles ambitieux, surprenants, poétiques qui ont voyagé dans le monde entier. Il a invité des artistes de la littérature, de la musique, de la danse, du théâtre, des arts visuels à inventer pour elle, à écrire, fabriquer, jouer, manipuler, dessiner, imaginer pour elle.
André, il avait gardé son âme d’enfant, il savait s’émerveiller, s’amuser, rire comme un enfant. Souvent, il allait s’asseoir dans la salle de théâtre, pour écouter les commentaires et les réactions de son jeune public devant ses spectacles. Tout attendri, il en rapportait des petites perles, comme autant de trésors qu’il gardait dans son cœur. Il se plaisait à raconter que le compliment le plus émouvant qu’il ait reçu est venu d’un petit garçon qui lui a dit : « c’était tellement beau que je me suis endormi ».
André, c’était un être humain rare, comme on n’en rencontre pas beaucoup, et pas souvent. Porteur d’une sagesse philosophe, il possédait un sens aigu de la justice. Il était bienveillant, humble, généreux, et tout ceci sans en avoir l’air, en toute discrétion, comme s’il s’en excusait : « Je n’ai jamais cherché la reconnaissance », disait-il. Et pourtant, tant de personnes lui sont reconnaissantes de ce qu’il leur a appris, montré, transmis. Il savait être grave et drôle. Il disait : « Pour être marionnettiste, il faut de gros bras et un petit ego ». Lui, ses bras étaient toujours grands ouverts et son ego, le cadet de ses soucis. C’était un merveilleux Geppetto qui savait faire de nous des gens meilleurs.
Fin gourmet, il était une célébrité du Marché Jean-Talon, c’était un bonheur de déambuler dans les allées avec lui, les commerçants lui réservaient les champignons les plus recherchés, le poisson le plus frais, l’épice la plus goûteuse. Il aimait le chocolat noir et le thé japonais, les restaurants asiatiques et le café latté de chez Larue, où il rencontrait Claude Poissant et les voisins de son quartier. Expert en marmelade d’oranges, il pouvait en produire 40 pots pour les offrir autour de lui. Cet hiver encore, il s’affairait devant ses casseroles en cuivre. Il aimait faire déguster ses sorbets maison à la framboise et au bleuet, ses gâteaux au citron et ses pâtes fraîches sauce Alfredo, aussi faites maison.
Il aimait regarder tomber la neige, en écoutant de la musique. S’asseoir dans son jardin, laisser vagabonder ses pensées, un chat sur les genoux. Dans le calme et le silence. Il se tenait loin du fracas du monde. Il était un grand lecteur. Le dernier livre qu’il a lu, c’était La petite fille de monsieur Linh, de Philippe Claudel, un livre magnifique qui l’a bouleversé.
La veille de sa mort, il m’a dit : « ne sois pas triste et promets-moi que tu vas profiter de tout ». J’ai promis. De l’aimer toujours. De le retrouver partout, dans un rayon de soleil, une pivoine épanouie, le sourire d’un enfant. Mais aujourd’hui, il pleut.
Comme il était une très belle personne, il n’avait que de beaux amis autour de lui. Merci à Richard Lacroix, l’ami de toujours, pour l’avoir si bien accompagné, d’abord dans ses créations artistiques (Richard est le scénographe du Théâtre de l’Œil depuis 1986), et, ces derniers temps, pour ses rendez-vous médicaux, ses séjours à l’hôpital où son humour pince-sans-rire amusait les équipes d’infirmières et de préposées aux bénéficiaires. Merci à toutes celles et ceux qui ont pris soin de lui, en lui apportant une petite soupe, un message, une fleur, un croissant ou un café. Merci à Sam pour sa chaleureuse présence, pour l’avoir si bien entouré. Merci à Joël, Richard et Simon qui veillent sur ce qu’il avait de très précieux : sa compagnie de marionnettes.
La disparition d’André Laliberté, ce n’est pas une page qui se tourne, c’est un livre qui se ferme. Il y en aura d’autres à lire, des livres, mais celui-ci reste à jamais unique et irremplaçable. Inoubliable.
Michelle Chanonat
