Si Guignol est le plus célèbre représentant de la marionnette à gaine, il n’est pas le premier. On trouve des représentations de marionnettes à gaine datant du Moyen Âge. Par sa manipulation intuitive, la marionnette à gaine est très répandue. Elle se tient au-dessus de la tête du marionnettiste, souvent caché derrière un castelet. Elle peut aussi être manipulée à vue, jouant ainsi un dialogue entre créature et créateur, ou en se servant du corps du marionnettiste comme castelet, qui devient un décor animé.
La marionnette est constituée d’une tête, fixée sur une gaine ou gant sur lequel sont cousus les bras, et dans lequel le marionnettiste glisse sa main : on dit alors qu’il « gante » sa marionnette. Elle s’anime avec trois doigts, dont la position varie selon les pays. Pour la forme la plus répandue, la gaine lyonnaise, l’index se place dans un tube à l’intérieur de la tête, le pouce et le majeur dans les bras. Il existe une variante, avec les trois doigts (majeur, annulaire et auriculaire), glissés dans un bras. Cette manipulation imprime à la marionnette des mouvements très énergiques et très expressifs, tout en lui permettant d’attraper des objets, comme le fameux bâton de Guignol.
Certaines marionnettes à gaine, comme Punch, ont des jambes qui peuvent aussi être animées, soit par le manipulateur, soit par un effet de balancier donné à la marionnette lors de ses mouvements.
On distingue plusieurs types de gaines, en fonction des pays et de la position des doigts. Dans la gaine italienne, le panneau de tissu où sont fixées les mains, devant la marionnette, est plus étroit que celui du dos. Les marionnettes dites à gaine russe sont faites de cônes, un pour le corps dont la pointe se trouve dans la tête, et deux pour les membres, qui sont cousus à la gaine. Semblable à peu de choses près est la gaine allemande, composée de cylindres. La gaine chinoise est faite avec un tissu très raide, en forme de cône qui permet à la main de pivoter à l’intérieur de la gaine, le marionnettiste peut ainsi réaliser des acrobaties avec sa marionnette. La gaine catalane ou gaine espagnole comprend un bloc de bois, qui figure les épaules, dans lequel s’insèrent index, majeur et annulaire pour manipuler la tête, les deux doigts restants s’engageant dans des tubes pour animer les bras.
La marionnette à gueule mobile, ou muppet, ou marionnette de ventriloque, est une déclinaison de la marionnette à gaine.
Guignol, marionnette à gaine de Laurent Mourguet, vers 1808 ©Xavier Schwebel, Musée Gadagne, Lyon.
Les marionnettes célèbres
Guignol l’effronté
Guignol voit le jour à Lyon, autour de 1810, grâce à Laurent Mourguet (1769-1844), ouvrier au chômage, devenu arracheur de dents. Fréquentant les foires et les marchés, côtoyant marchands et bonimenteurs, Mourguet se sert d’une marionnette, un Polichinelle, pour attirer (et rassurer) la clientèle. Puis, il a l’idée de créer sa propre marionnette, ce sera Guignol.
Quand survient la Révolte des canuts, fomentée par les ouvriers de la soie qui se rebellent contre leurs conditions de travail, Guignol devient le porte-parole des frustrations sociales. Personnage sympathique et attachant, son accent savoureux, son esprit frondeur, sa fougue en font vite une célébrité nationale. Il se serait même commis à la cour de Napoléon III… Pendant la Première Guerre mondiale, il est sur tous les fronts : il divertit les soldats et réanime leur flamme patriotique, il rassure la population civile et la sollicite lors de collectes de fonds. Désormais internationalement reconnu, Guignol est devenu l’emblème de sa ville natale, ainsi que le synonyme de marionnette.
Pulcinella et ses cousins
Personnage de la commedia dell’arte repris dans le théâtre de marionnettes au 17e siècle, Pulcinella, est la marionnette emblématique de la ville de Naples. Sa silhouette se reconnait de loin, avec sa double bosse, dans le dos et sur le ventre, et son nez crochu. Sa voix nasillarde est le fait de la pratique (pivetta), sorte de sifflet que le marionnettiste se met en bouche. Plein de gouaille, il peut être aussi insolent et cruel que naïf et généreux. Ce personnage haut en couleur est devenu Polichinelle en France, Kasperl en Allemagne et Punch en Angleterre.
Quelques illustres représentants
Metteur en scène et auteur, cofondateur en 1927 du Cartel avec Georges Pitoëff, Louis Jouvet[1] et Charles Dullin, Gaston Baty (1885-1952) consacre toute la fin de sa carrière à la marionnette. Homme de théâtre ayant renouvelé l’art théâtral, il a dirigé plusieurs théâtres à Paris de 1930 à 1943. Après avoir étudié les possibilités de la marionnette à gaine, il élabore une grammaire de la manipulation, et publie plusieurs ouvrages ainsi que des textes de pièces. Avec sa troupe, Les marionnettes à la française, il donne des représentations en France, en Allemagne, en Belgique.
Située à Pélussin, dans la région de la Loire, la Batysse, maison natale de Gaston Baty, est un lieu dédié à la marionnette ouvert en 2011, qui organise des résidences d’artistes, des expositions, des ateliers, des stages, et diffuse des spectacles.
Assistant de Gaston Baty au sein des Marionnettes à la française, Alain Recoing est devenu par la suite un marionnettiste renommé. Fondateur du Théâtre Aux mains nues, il a créé de nombreux spectacles qu’il a joué en France et à l’étranger. Il a ouvert la voie à un renouveau contemporain de la marionnette à gaine, notamment avec la manipulation à vie et le corps-castelet.
Né en 1955 en Australie et installé aux Pays-Bas, Neville Tranter est un virtuose de la marionnette en solo, qui manipule à vue de grandes figures qui semblent parfois le manipuler. « Son exceptionnelle dextérité frôle le dédoublement de personnalité, conjuguant performance d’acteur et de marionnettiste. Les relations entre vivant et non-vivants créent un théâtre unique en son genre et parfois même ambivalent, car les personnages ainsi mis en scène semblent plus vrais que nature, confrontant et subjuguant l’auditoire. Une véritable prouesse dramaturgique est mise en exergue par ce rapport « acteur-solo » / « marionnettes-plurielles »[2]. Grand acteur, il s’attaque aux textes du répertoire et à ceux du théâtre contemporain. Reconnu dans le monde entier, Neville Tranter est un pédagogue apprécié dans un pays où n’existe pas d’école de marionnettistes.
[1] Louis Jouvet surnommait affectueusement son théâtre « mon guignol ».
[2] Isabelle Chrétien, Le solo marionnettique, forme singulière et plurielle, revue Marionnettes n°8, 2021-2022, AQM, Montréal.
Plaque commémorative consacrée à l’UNIMA (Union internationale de la marionnette) sur l’édifice du Théâtre de l’Empire des marionnettes (Divadlo Říše loutek) dans la rue Žatecká à Staré Město (vieille ville) à Prague, République tchèque. L'association internationale a été créée dans ce théâtre le 20 mai 1929. Les marionnettes traditionnelles sont représentées sur la plaque conçue par le sculpteur tchèque Bohumir Koubek et dévoilée en 1979. De gauche à droite : Tchantchès belge, Pulcinella italien, Punch anglais, Kašpárek tchèque, Petrushka russe, Guignol français et Kasperl allemand. © Azoor photo/Alamy