Malgré l’absence d’artefacts qui auraient traversé les siècles, on trouve trace des marionnettes à fils dans certains textes de la Grèce antique. Une légende indienne attribue leur origine au dieu Shiva et à sa femme Pârvâti, qui auraient insufflé l’esprit à des poupées qui se seraient mises à danser. Shiva aurait alors conseillé à leur sculpteur, qui voulait voir se prolonger ce prodige, d’animer les poupées avec des fils.
Très à la mode au 18e siècle, les marionnettes à fils sont le pendant aristocrate de la marionnette à gaine, jouée dans les foires. Personnages le plus souvent anthropomorphes, elles imitent les mouvements humains et s’animent sur des airs d’opéra, dans leurs beaux costumes soignés. Éclipsées pendant la Révolution française, elles vont réapparaitre autour de 1875, quand le célèbre marionnettiste anglais Thomas Holden vient à Paris avec le Bullock’s Royal Marionettes. C’est à lui que l’on doit certaines trouvailles comme les fils d’archal et les décors en rayures verticales, qui cachent mieux les fils des marionnettes. Son théâtre employait dix manipulateurs qui, surplombant la scène à 2m40 de haut, animaient quelque 300 marionnettes.
Un petit détour par Salsbourg
Fondé en 1913 par le sculpteur Anton Aicher (1859-1930), le Salzburger Marionettentheater, théâtre autrichien de marionnettes de Salsbourg se spécialise dans les représentations d’opéras de Mozart, dont le premier fut Bastien et Bastienne, en 1913. C’est l’un des plus anciens théâtres de marionnettes au monde.
En 1927, le théâtre est repris par Hermann Aicher, le fils d’Anton, et son épouse Friedl, qui mettent au point un opéra miniature. À partir de 1930, le théâtre connait son heure de gloire et fait de nombreuses tournées en Europe, en Russie, aux États-Unis. Depuis 1971, il est installé dans une salle baroque, entre le Mozarteum et le Landestheater de Salzbourg. Son répertoire comprend plusieurs opéras de Mozart, comme La Flûte enchantée, L’enlèvement au sérail, Cosi fan tutte, des opéras d’Offenbach et de Rossini, des contes de Humperdinck et une pièce de Shakespeare, Le Songe d’une nuit d’été.
Les marionnettes sont manipulées depuis un pont d’une hauteur de 2 mètres au-dessus de la scène. Comme le veut la tradition, chaque pantin est sculpté, peint et habillé par les marionnettistes, qui les animent en actionnant douze fils. Cette technique est inscrite en 2016 sur la liste du patrimoine culturel immatériel de l’UNESCO.
Marionnette à fils de Louis Valdès, vers 1950 ©Xavier Schwebel, Musée Gadagne, Lyon.
Marionnette composée de quatre personnages vêtus d'un costume noir avec un nœud papillon, le quatrième personnage se trouve sur l'épaule de l'autre.
L’art du contrôle
La marionnette à fils est mise en mouvement grâce à des fils, attachés aux principales articulations et sur la tête. Elle est manipulée par le dessus. La plus célèbre marionnette à fils est sans conteste Pinocchio. Du nombre de fils dépend la sophistication de l’animation de la marionnette et la précision de ses gestes. Ce qui demande une dextérité exceptionnelle au manipulateur.
Les fils sont reliés au contrôle, aussi appelé croix d’attelle, qui peut être tenu à l’horizontale ou à la verticale. Le contrôle est formé d’une ou de plusieurs pièces de bois et de métal, en fonction du nombre de fils. Le contrôle le plus simple comprend trois fils : un relié pour la tête, et deux pour les mains de la marionnette. Puisque chaque mouvement met en jeu une ou des articulations bien précises, il faut prévoir un fil pour chacune : ainsi, pour faire marcher une marionnette, il faut un fil pour le pied, un autre pour le genou, d’autres pour les hanches et les reins.
Le marionnettiste maintient le contrôle d’une main, et, avec certains mouvements du poignet, déplace les pièces mobiles du contrôle, tout en tirant sur les fils de l’autre main. Les fils sont attachés au contrôle selon une technique très particulière, l’ensecret ou l’ensecrètement. La construction du contrôle est essentielle pour l’animation du pantin et la qualité du spectacle, aussi, c’est un secret bien gardé qui se transmet de père en fils, de maître à élève. C’est une opération délicate, car le marionnettiste ne doit jamais pouvoir se tromper, ni prendre un fil pour un autre, quand il veut faire danser sa marionnette. Dans les théâtres de marionnettes, les contrôles sont souvent cachés, recouverts d’un tissu après chaque représentation, pour préserver le secret de fabrication. D’ailleurs, lorsque qu’une marionnette est donnée ou vendue, le marionnettiste la désensecrète, pour ne pas révéler son art de l’assemblage.
Illustres représentants de la marionnette à fils
Marionnettiste, sculpteur, collectionneur, auteur, Jacques Chesnais (1907-1970) est considéré comme un des maîtres de la marionnette à fils. Parmi les nombreux marionnettistes qu’il a formés à cet art, on compte Micheline Legendre, pionnière au Québec, qui a reçu dans son atelier une formation complète. En 1957, elle proposait une mise en scène de Bastien et Bastienne, avec des marionnettes à longs fils, respectant ainsi la tradition salzbourgeoise.
Cofondateur et directeur artistique du Théâtre de l’Œil, André Laliberté (1947-2026) a été formé à la technique de la marionnette à longs fils au sein des Marionnettes de Montréal, la compagnie de Micheline Legendre. Pour sa dernière production à la tête du Théâtre de l’Œil, en 2019, il a invité Irina Niculescu à (re)mettre en scène Les Saisons du poulain, un spectacle initialement créé en 1977, qui présente des marionnettes en tissu et à longs fils. « Une volonté de transmission pour une technique en voie de disparition », disait André Laliberté.
Pourtant, le jeu de la marionnette à fils existe encore dans plusieurs pays, d’une façon qui reconduit les approches traditionnelles ou d’une manière renouvelée, qui met en valeur le corps du marionnettiste en relation avec celui de ses marionnettes à fils. Reconnu internationalement, le marionnettiste canadien Ronnie Burkett est un virtuose de la marionnette à fils.
Les saisons du poulain, Théâtre de l'Œil, 2019 © Michel Pinault
En savoir plus :
Louis Valdès : Marionnettiste français, Louis Valdès connut, à la fin de sa vie un succès international remarquable. Il joua dans les cabarets du monde entier et participa à des grands spectacles télévisés (La Piste aux étoiles, Ed Sullivan Show, etc.). Il jouait en soliste avec de grandes poupées à fils (plus d’un mètre de haut) qu’il manipulait à vue. La complexité de ses contrôles et la virtuosité de sa manipulation ne prirent jamais le pas sur l’émotion ou la gaieté de ses petits tableaux. Parmi les plus célèbres, on doit retenir le « Pierrot » gai et triste qui constate qu’il est manipulé, la « strip-teaseuse » qui avait les traits de Brigitte Bardot et le « jongleur », formidable édifice de quatre marionnettes réunies sur une même suspension.
La marionnette de Pierrot, de Louis Valdès représente le personnage du Pierrot de la commedia dell’arte. Il porte un masque souriant, qui dissimule son vrai visage de clown triste. Cette marionnette a joué dans La Piste aux étoiles, émission de télévision créée par Gilles Margaritis, qui accueille en 1964 les marionnettes de Louis Valdès.