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Dossiers, Revue Marionnettes

Pupulus Mordicus : Carburer à l’irrévérence

par Françoise Boudreault

Article paru dans la revue Marionnettes 2023-2024 nº9 : Vive la marionnette libre !

Dramaturge et concepteur, Martin Genest a collaboré avec diverses compagnies québécoises. En arts de la marionnette, il a travaillé dans plusieurs productions de Pupulus Mordicus et d’Ubus Théâtre. Sa polyvalence l’a mené à participer à la création de Courville et à signer la « chorégraphie marionnettique » de l’opéra Le Rossignol et autres fables, deux spectacles mis en scène par Robert Lepage.

Le parcours artistique de Martin Genest commence dans la ville de Québec. Autodidacte éclectique, il a appris la trompette, étudié en psychologie, en théâtre ; il a été chroniqueur à la télévision, comédien et metteur en scène de théâtre contemporain, puis il est devenu marionnettiste. En plus de travailler en cirque et à l’opéra, il développe une pratique et un intérêt pour l’art numérique, la magie nouvelle et l’illusionnisme.

Gretchen(à droite : Martin Genest) Pupulus Mordicus, 2004 © Daniel Dupont

Corpus de Mordicus

Créée en 1995, Faust, pantin du diable est une œuvre marquante en marionnettes pour adultes au Québec, à l’origine de la compagnie Pupulus Mordicus dont Martin Genest est le cofondateur avec Pierre Robitaille. Dans cette production novatrice, quatre manipulateurs à vue donnaient vie avec brio à une vingtaine de marionnettes. Les personnages de ce récit mythique revisité, incarnés par les superbes marionnettes de Pierre Robitaille, vivaient des enjeux philosophiques et diaboliques. On garde en mémoire l’inénarrable dégaine de l’androgyne personnage de Méphistophélès avec sa cape rouge, seins nus et pénis brinquebalant. Un spectacle à la fois truculent, fantaisiste et irrévérencieux.

Comment définir l’irrévérence ? Martin Genest préfère donner une explication plutôt qu’une définition : « La marionnette a plus de permissions qu’un comédien ; elle peut dire des choses qu’il ne peut se permettre. L’irrévérence va bien avec la marionnette pour adultes, le médium très permissif s’ajoute à la dramaturgie. Je pense que le mot « irrévérencieux » est dans toutes les critiques de Pupulus Mordicus. Comme si, sans ça, ce n’est pas du Mordicus. C’est notre étiquette, notre esthétique. Le public aime cette complicité, c’est  jouissif, comme si on allait là où il n’irait pas ».

Au moment où naît Pupulus Mordicus, les compagnies québécoises de marionnettes pour adultes se comptent sur les doigts d’une main. Après le succès de la tournée européenne de Faust, pantin du diable, la compagnie se moque de Freud dans Les Enrobantes, cabaret décolleté pour psychanalyste plongeant (1997), invente une picaresque Gretchen dans Les survivants (2004) : « Notre répertoire, c’est comme un grand sac à exutoire. À travers l’humour, le côté choquant amène aussi la réflexion ».

L’irrévérence peut-elle servir de moteur à la création ? « Plutôt comme carburant, dit-il. Et comme outil pour aborder des propos comme la sexualité, la psychanalyse, l’antisémitisme… Elle est aussi dans le rapport entre le manipulateur et la marionnette, un rapport de pouvoir qu’on dénonçait dans Les Survivants. Gretchen, c’est une femme profiteuse, vénale, qui n’hésite pas à sacrer. Dans Jacques et son maître (2006), on y allait fort aussi : la baronne décapitait le marquis et le dépeçait ensuite. On s’adressait directement au public et, normalement, l’acteur ne va pas jusque-là. Je trouvais ce jeu intéressant. En 2006, avec Jacques et son maître, le Théâtre du Trident, coproduisait et programmait pour la première fois un spectacle de marionnettes. Après un combat de longue haleine, qu’une institution de Québec diffuse ce spectacle, ça a été une petite victoire ! »

Cabaret Gainsbourg, Pupulus Mordicus, 2010 (sur la photo : Valérie Laroche et Pierre Robitaille) © Denis Baribault

Mentor d’irrévérence

Pierre Robitaille a été un partenaire de choix pour Martin Genest : « Pierre est très habité par l’irrévérence, plus que moi encore, ça fait partie de sa personnalité et il a contaminé la compagnie. J’étais irrévérencieux dans mon salon, mais pas sur scène. Ça a été un coup de foudre, l’irrévérence ! Ça casse le quatrième mur, ça fait un clin d’œil  au spectateur. Si c’est bien fait, cela devient un sous-texte. En plus du théâtre qui raconte une histoire, un double discours se dirige vers le public. Je trouvais le décrochage intéressant : donner une autre information, capter l’attention. Cette complicité a quelque chose du choc, mais il faut l’assumer. On se donnait de belles permissions et on était bons joueurs ».

En 2010, Mordicus crée le Cabaret Gainsbourg à partir de chansons de Gainsbarre, le célèbre et controversé alter-ego de Serge Gainsbourg : « Dans l’irrévérence, il n’y a pas que le côté “baveux“ de dire des insanités. Il y a des scènes de ce spectacle que je ne pourrais pas refaire aujourd’hui, comme celle où une chaperonnette à pois sautille sur des fleurs d’anis, qui ressemblent un sexe d’homme, pendant la chanson Les Sucettes. J’ai essayé d’utiliser l’irrévérence pour qu’elle soit signifiante, qu’elle ne soit pas gratuite. Elle est un outil tout à fait pertinent pour questionner, pour ne pas se bâillonner. Quand j’ai choisi de jouer avec l’œuvre de Gainsbourg, je savais que ça marcherait avec Mordicus, que les deux mondes allaient se rencontrer et se servir l’un l’autre. L’irrévérence servait le propos dramaturgique ».

Beaucoup de créateurs avancent en funambules à travers le politically correct et une certaine culture du bannissement. La chaîne permission-transgression-réaction-signification perd des maillons. Martin Genest constate qu’il y a des zones où les artistes n’osent plus aller et que l’autocensure devient courante : « l’irrévérence se fait varloper ». Malgré l’avenir incertain de l’irrévérence, heureusement, la fougueuse signature de Pupulus Mordicus dynamise les arts de la marionnette et contribue à en multiplier les formes.

Cabaret Gainsbourg, Pupulus Mordicus, 2010 © Denis Baribault