Skip to main content

Lexique

Le castelet, un écrin pour la marionnette

par Michelle Chanonat 2026

Étymologiquement, un castelet est un petit château. Dans le secteur qui nous concerne, c’est le terrain de jeu de la marionnette à gaine ou à fils, le domaine sur lequel elle règne en reine. Il peut être fixe, portatif ou démontable. Il cache le marionnettiste et la machinerie qui l’entoure, afin de préserver la magie de l’illusion.

Le castelet est un témoin de l’histoire de la marionnette. Au Moyen-Âge et jusqu’au début du 20e siècle, les marionnettes étaient jouées dans les foires marchandes. Le spectacle avait lieu dans une baraque foraine, où un petit théâtre était installé, avec manteau d’Arlequin[1] et pendrillons[2] pour délimiter l’espace de jeu. Puis les théâtres de marionnettes ont investi les jardins et espaces publics, en installant des castelets en plein air. On en comptait sept sur les Champs-Élysées à Paris ! Ils étaient construits comme une grande armoire, avec deux portes à battant qui s’ouvraient pour la représentation. Les manipulateurs, cachés derrière le castelet, pouvaient observer le public grâce à une fente taillée sous la bande[3].

Vers la fin du 19e siècle, les casteliers (marionnettistes jouant dans les castelets, aussi appelés guignolards) acquièrent une grande notoriété auprès des enfants, mais perdent peu à peu leur public d’adultes, la censure faisant son ouvrage de sape. C’est ainsi que, de personnage engagé et politique, Guignol est devenu un divertissement innocent pour les gones et les fenottes[4].

Pour les marionnettes à fils, le castelet est constitué d’une estrade (ou des ponts pour les marionnettes à longs fils) surplombant la scène, avec une barre d’appui pour les marionnettistes, le tout occulté par un rideau fenêtré.

Castelet des Buttes Chaumont, Paris, vers 1897 © Xavier Schwebel, Musée Gadagne, Lyon.
Le nom du peintre qui a décoré la façade du castelet n'est pas connu. Au-dessus d'un
masque de Guignol, de part et d'autre de l'ouverture de scène, sont figurés Polichinelle et
Pierrot. Leur présence est une sorte d'hommage aux personnages de la commedia dell'arte.
À l'intérieur des castelets parisiens comme celui-ci, on trouve traditionnellement :
la servante, tablette pour déposer les accessoires, le râtelier où les marionnettes sont pendues par un crochet cousu à la base de la jupe.
Une plaque de tôle est parfois fixée à une paroi pour le bruitage des coups de bâtons, du tonnerre et autres effets sonores.

Le corps-castelet

« Pour être marionnettiste, il faut de gros bras et un petit ego, et non le contraire », se plaisait à dire André Laliberté, fondateur et directeur artistique du Théâtre de l’Œil pendant plus de 40 ans. Mais est venu le temps où l’ego du marionnettiste en a eu assez d’officier dans le plus grand secret et a voulu se libérer du carcan d’un castelet qui limite les mouvements ainsi que la créativité. On a donc « fait éclater » le castelet, et cette  « manipulation à vue » a généré un grand renouveau dans l’art de la marionnette. Le corps du marionnettiste entre en jeu, et avec lui d’infinies possibilités artistiques, scénographiques…

Concept développé par Alain Recoing et Nicolas Goussef, du Théâtre aux Mains Nues, le corps-castelet implique le corps du marionnettiste comme support de jeu et espace scénographique où évolue la marionnette[5].  Partant du principe que toute marionnette a besoin d’un cadre pour exister, c’est le marionnettiste qui définit ce cadre avec les différentes parties de son corps. Joli paradoxe, c’est le corps humain qui est chosifié par la marionnette.

La marionnettiste allemande Ilka Schönbein est une référence en ce domaine. Outre ses marionnettes, elle utilise ce qu’elle appelle des « masques de corps », des empreintes ou des moulages de parties de son corps qui brouillent la frontière entre son corps et ce qu’elle manipule: « Petit à petit, j’ai coupé tous les fils de mes marionnettes et je les ai autorisées à venir de plus en plus près de moi. Depuis ce temps-là, il n’y a plus fil ni bâton entre la marionnette et moi ; à leur place j’expérimente toujours de nouvelles techniques de manipulation à l’aide de mon propre corps, je joue avec mes mains, avec la tête ou les fesses[6]. »

Eh bien dansez maintenant, Ilka Schönbein, Theater Meschugge, 2017 © Marinette Delanné

[1] Partie de la scène qui commence au rideau et se termine au premier plan des coulisses. On l’appelle également le cadre mobile, puisqu’il est possible de l’élargir ou de le rétrécir. L’idée la plus répandue sur l’origine de cette appellation, c’est qu’Arlequin, personnage de la commedia dell’arte, faisait son entrée en scène par cette fausse coulisse (Agnès Pierron, Dictionnaire de la langue du théâtre, Le Robert, Paris, 2009, p.320)
[2] Rideaux, généralement de velours noir, placés de chaque côté du plateau et qui forment les coulisses (Ibid, p.389)
[3] Planche horizontale amarrée au panneau qui cache le manipulateur et qui déborde légèrement vers le public. Cette bande compense l’absence de plancher de scène ; c’est sur elle que les poupées peuvent poser leurs accessoires… ou s’effondrer, lorsqu’elles sont assommées à force de recevoir des coups (Ibid, p 51).
[4] Les petits garçons et les petites filles, en parler lyonnais.
[5] Lecucq, Evelyne. 2011. Éclairage. Théâtre aux Mains Nues, Le Grand-père fou. En Scènes, le spectacle vivant en vidéo, 27 septembre 1981. 3m.
[6] Ilka Schönbein, citée par Marion Girard-Laterre, L’objet et l’acteur au corps à corps : une enveloppe corporelle commune dans la pratique d’Ilka Schönbein, Agôn, 2011 : https://doi.org/10.4000/agon.2066
Bibliographie :
Agnès Pierron, Dictionnaire de la langue du théâtre, Le Robert, Paris, 2009
Portail des arts de la marionnette, Pôle international de la marionnette, Charleville-Mézières, https://artsdelamarionnette.eu/
Encyclopédie mondiale de la marionnette (WEPA) de l’ UNIMA : https://wepa.unima.org/fr/
La marionnette traditionnelle, Raphaèle Fleury, Musée des marionnettes du monde, Lyon, 2010,118 p.
L’art vivant de la marionnette, Christian Armengaud, Nouvelles Éditions Loubatières, Portet-sur-Garonne, 2012, 164 p.