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Biographies

Henry More Smith, un brigand marionnettiste

par Maude Paradis et Michelle Chanonat

Britannique venu au Canada au début du 19e siècle pour éviter la conscription, Henry More Smith — aussi connu sous les noms de Henry Frederick Moon, Henry J. Moon, William Newman, Henry Hopkins et Lunar Rogue — est un des rares marionnettistes de l’histoire du Canada à être aussi célèbre pour ses truanderies que pour son inventivité dans la création de marionnettes.

Probablement né à Brighton, en Angleterre, vers 1785, Henry More Smith s’établit à Windsor, en Nouvelle-Écosse, vers 1812, avec Elizabeth, la fille d’un propriétaire foncier qu’il aurait enlevée. Il se prétend alors couturier et réalise, à une vitesse remarquable, de nouveaux habits à ses clients, tout en faisant de fréquents allers et retours à Halifax, où il se procure toutes sortes de biens pour les revendre à bon prix. Mais ses acheteurs découvrent que vêtements et denrées sont issus de larcins et Henry s’enfuit, évitant de justesse l’arrestation.

En mars 1814, après quelques vols et autres larcins, il est arrêté et détenu à la prison de Kingston. Donnant de plus en plus de fil à retordre au geôlier, ce dernier envoie un message désespéré au shérif Walter Bates, affirmant que Henry ne cesse de tenter de s’évader. Lorsque le shérif arrive, il est stupéfait de constater que Henry s’est débarrassé de ses fers, qu’il s’est fabriqué une épée et qu’il s’entraîne à son maniement. Il a même brisé ses menottes et ses chaînes.

Hampton Gaol (anciennement Kingston Gaol) où Smith a été incarcéré et dont il s'est échappé en 1814 (photo de 2013)

Un prisonnier créatif

Très habile de ses dix doigts, Henry More Smith réussit à plusieurs reprises à se libérer de ses liens, de façon assez mystérieuse, il faut bien l’avouer. Puis, il trouve un autre passe-temps et tresse la paille qu’il trouve dans sa cellule. Ce faisant, il crée des marionnettes complexes, de taille humaine, qu’il appelle sa « famille », en utilisant du bois brûlé ainsi que son sang pour les colorer et ses vêtements pour les costumer. Il fabrique une dizaine de marionnettes, parmi lesquelles on trouve des dames et des enfants dansants, un soldat battant la mesure sur son tambour ou des messieurs faisant la révérence. Elles sont manipulées simultanément ou séparément par un seul fil, chaque personnage exécutant des mouvements différents. La dextérité d’Henry lui permet de jouer de la flûte tout en animant ses marionnettes avec ses genoux ou ses pieds.

Lors de son procès, en mai 1814 (ou 1815 selon les sources), il est reconnu coupable de vol de chevaux et condamné à la pendaison. Cependant, une lettre du shérif Bates au procureur général, dépeignant à quel point les marionnettes d’Henry sont articulées et peintes au point de les rendre plus vivantes que les figures de cire des musées, conduit à une commutation de sa peine. À la Royale Gazette, Bates écrit, non sans un certain sens mélodramatique : « Ce qui est le plus extraordinaire, le plus prodigieux de tout, c’est qu’au moment où il se préparait dans l’ombre, il réalisait le plus remarquable exemple de génie, d’art, de goût et d’invention qui n’a jamais été fait et, je présume, ne sera jamais réalisé par aucun humain placé dans sa situation, dans une pièce sombre, enchaîné, menottes aux poignets, condamné à mort, n’ayant rien ni même un clou pour travailler, sinon ses mains nues[1]

Les arguments du shérif font leur effet, et les visiteurs se pressent à la prison pour voir le jeune prodige. On lui apporte des rubans, du tissu, du fil et des aiguilles et même une paire de petits ciseaux. La « famille » s’agrandit et compte maintenant 24 marionnettes, avec lesquelles Henry donne des spectacles à la prison même, où ses conditions de détention se sont grandement améliorées. C’est presque à regret qu’il finit par être libéré.

Chassé de Nouvelle-Écosse, il embarque à bord d’un navire devant le mener à Saint-Jean, avec une boîte contenant ses marionnettes. Mais, avant le départ, il s’enfuit et quitte le bateau, abandonnant ses marionnettes à bord. On retrouve sa trace aux États-Unis où, à la suite d’un vol de petites cuillères dans un hôtel de New Haven (ou le vol d’une boucle d’oreille dans la chambre d’une jeune femme, selon les sources), il est emprisonné jusqu’en 1817. Là aussi, il entreprend de monter un spectacle de marionnettes, qu’il sculpte avec le bois des poutres du plafond.

La nouvelle de l’incarcération de Henry More Smith parvient jusqu’au shérif, qui fait le voyage jusqu’à New Haven. Bates obtient l’autorisation d’écrire la vie du gentleman cambrioleur et marionnettiste, et c’est grâce à lui que cette rocambolesque histoire nous est parvenue.

Après sa libération, il erre entre le Connecticut et l’état de New York. On le retrouve prédicateur méthodiste sous le nom de Henry Hopkins dans le sud des États-Unis. Il est arrêté en 1835 après une tentative de cambriolage mais il s’évade encore une fois et revient au Canada, où il est incarcéré dans un pénitencier de Toronto pour un autre cambriolage. Partout, il est dépeint comme un voyou charmant mais impénitent, un magicien ou un charlatan connu pour sa remarquable capacité à échapper aux contraintes et à captiver ceux qui l’entourent.

[1] Micheline Legendre, Marionnettes, art et tradition, Éditions Leméac, 1986, p. 107
Bibliographie 
Bates, Walter (1979). Henry More Smith: The Mysterious stranger; being an authentic account of the numerous arrests, remarkable doings and wonderful escapes of the most noted road agent who ever pestered the authorities of New Brunswick (reprint ed). New Brunswick: Non-Entity Press.
Grantmyre, Barbara Lucas (1963). Lunar Rogue. New Brunswick: Brunswick Press.
Legendre, Micheline (1986). Marionnettes, art et tradition, Éditions Leméac.
Wells, John (1994). Princess Caraboo: Her True Story. Sydney: Pan Macmillan. pp. 251-257
Liens externes:

Henry More Smith: Canada’s Forgotten Confidence Man and Escape Artist

https://librivox.org/henry-more-smith-the-mysterious-stranger-by-walter-bates/
http://www.mysteriouspeople.com/Henry_More_Smith.htm