Article paru dans la revue Marionnettes, 2023-2024, n°10 : Écritures marionnettiques.
Ronnie Burkett est un maître marionnettiste canadien qui joue sur les plus grandes scènes du Canada et à travers le monde. Sa compagnie, Ronnie Burkett Theatre of Marionettes compte une quinzaine de créations depuis sa fondation en Alberta en 1986. Il est membre de l’Ordre du Canada et récipiendaire de quatre Citations of Excellence in the Art of Puppetry décernées par l’Union internationale de la marionnette (UNIMA) USA. Ses marionnettes à fil et à gaine provoquent habilement le rire autant que la réflexion.
Ronnie Burkett, Forget Me Not, 2019 © Dahlia Katz
Petite grand-mère dans son fauteuil inclinable préféré, dame Edna Rural rêve doucereusement à son défunt mari Stanley. Avec bonté et bienveillance, elle vomit une litanie de propos homophobes au sujet de leur fils gay (et terroriste de surcroît !). Et ce, sans perdre une goutte de votre affection. L’irrévérence de Ronnie Burkett trouve sa source dans un délicat équilibre entre les propos scandaleux et la vulnérabilité tout humaine de ses personnages colorés. Et nous en sommes joyeusement complices.
«Une fois que le public accepte de se laisser prendre au jeu et que vous éveillez ses préjugés, ses convictions ou même son corps 1, il est encore plus déstabilisé, affirme Ronnie Burkett. Vous avez ainsi inversé la vapeur en le mettant mal à l’aise, mais pas au point de se désinvestir. C’est pourquoi le rire que je préfère au théâtre est du type que j’entends lorsque je dépasse les bornes: c’est le Hahahaha — Ohhhhh…» Ce rire gras et spontané qui dilate la rate, mais qui perd son élan quand on prend conscience du deuxième et troisième degré un peu gênant.
Ce rire complice traverse toutes les créations du Ronnie Burkett Theatre of Marionettes. Qu’il s’agisse de Tinka’s New Dress, une touchante histoire de marionnettistes clandestins pourchassés par les nazis, de The Daisy Theatre, une extravagante improvisation théâtrale, ou de son tout dernier Little Willy, une interprétation de l’œuvre de Shakespeare où ses marionnettes féminines se disputent âprement le rôle de Juliette. Avec Burkett, le loufoque se mêle toujours à une critique incisive des dérives politiques et sociales de notre monde.
Edma Rural © Alejandro Santiago
Et ces dérives pèsent lourd dans l’esprit du marionnettiste : « Vous savez, l’Ukraine, Trump et tout le reste ! Et la vie politique de ce pays… Il faut que j’arrête de faire du doom scrolling (défilement morbide) sur mon téléphone parce que c’est trop difficile à encaisser. Mais quand je ramène ça à une dimension plus gérable, alors je peux en discuter avec les marionnettes et laisser le public se creuser les méninges tout en se payant une bonne tranche de rire. Si un personnage sympathique tient des propos choquants, le public est plus à même d’entendre la conversation. La plupart des gens écoutent Edna Rural avec attendrissement, même si elle peut tenir des propos complètement de gauche ou d’extrême droite. C’est Edna qui parle, et le public ne va pas se lever pour dire : “Fuck you, Edna”. En revanche, si je sortais une marionnette de Trump, elle serait immédiatement accueillie par des huées. Oh, je pourrais bien en faire un bouffon ! Mais il l’est déjà dans le monde réel ».
Ridiculiser une vilaine marionnette ne contribue pas à avoir une réflexion hors des sentiers battus, alors que c’est possible avec un personnage auquel on peut s’identifier, dans lequel on reconnaît notre humanité commune. On désamorce ainsi la haine de celui ou celle qui ne partage pas notre point de vue pour mieux réfléchir à la teneur du discours. Selon Ronnie Burkett, c’est faire preuve de respect et d’amour pour le public :
« [Celui-ci] débarque avec un bagage de références et une expérience de vie : on peut évoquer quelque chose de politique à travers une Edna ou un Schnitzel [genre d’enfant-fée qui rêve de voler comme un oiseau] sans pour autant taper sur la tête des gens ou même remettre en question leurs opinions politiques. On peut s’adresser au public en tant que communauté, ce qui se fait rarement de nos jours. Et on peut leur parler d’un enjeu du point de vue d’un seul personnage.»
Schnitzel © Alejandro Santiago
Bien entendu, ce ne sont pas tous les personnages de Ronnie Burkett qui sont taillés dans la même étoffe attachante d’une Edna, ou même d’un petit Schnitzel. L’égocentrique, cynique et vulgaire Esme Massengill est loin, très loin d’être attendrissante. Pourtant, le public adore cette diva déchue au nom qui rappelle une marque de douche vaginale. L’irrévérence ici est directe et cathartique. Burkett nous agresse presque avec un personnage qui incarne toutes nos frustrations refoulées et qui ne se gêne pas de les vivre devant un public conquis : « Il y a aussi des moments de tendresse qui choquent le public, reprend Burkett. Parce qu’on ne va pas voir un spectacle de marionnettes – en particulier quand quelqu’un au bureau nous a dit : “Je ne peux pas l’expliquer. C’est VRAIMENT drôle. Vas-y !” – en s’attendant à découvrir un vieux travesti néerlandais entrer en scène en traînant les pieds et réciter sobrement In Flanders Fields (Au champ d’honneur). »
Malgré ses railleries aux dépens de Shakespeare (Little Willy) et Dickens (Little Dickens), Ronnie Burkett a autant de respect et d’amour pour ces grands maîtres que pour son public. Pour monter sa version de Un Conte de Noël, il a étudié à fond le texte de Dickens pour en extraire l’essence. « Je ne vais pas me contenter de lire le Coles notes (guide de lecture). Je dois connaître l’œuvre sur le bout des doigts. Ensuite, c’est à moi d’embarquer le public dans mon aventure. » Avec la colérique Esme Massengill dans le rôle du grincheux Ebenezer Scrooge, rien de moins.
Esme Massengill © Alejandro Santiago
Ronnie Burkett insiste que la simple gentillesse devrait être le point de départ de toute interaction et il se désole des tensions créées par la polarisation politique autour de l’identité. Il affirme que sa découverte de la marionnette à sept ans lui a permis de vivre une vie d’artiste en dehors de ce carcan : « Mon métier me permet d’être la princesse, la vieille actrice bourrée, la gentille petite fermière, le crocodile, la fée, le prince vedette, le vilain diabolique. Je pense qu’une partie de mon sens de la satire et mon irrévérence vient de la liberté et de la fluidité que les marionnettes m’ont données. »
Afin de vraiment saisir l’essence de l’irrévérence du marionnettiste, imaginez un peu : une marionnette à fil de Jésus-Christ, dans sa déclinaison la plus consensuelle en Occident, marche tranquillement vers le centre de la scène, salue la foule comme il se doit, et commence sa routine de stand-up comic.
Ronnie Burkett éprouve une grande admiration pour les artistes de la marionnette qui créent des spectacles magnifiques : « Mais, dit-il, c’est encore meilleur quand on passe par la porte arrière pour dire quelque chose. Dans le théâtre de marionnettes, l’irrévérence tient souvent au fait que tout le monde reconnaît son caractère métathéâtral. »